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La police belge n’est pas figée. Dès l’indépendance, elle n’a cessé de s’adapter et d’être réformée face aux soubresauts de l’histoire. Ces évolutions éclairent les caractéristiques majeures qui la définissent encore aujourd’hui.

 



Pratiques, acteurs et clientèles policières


Le parcours chronologique au sein de l’histoire des polices locales belges (voir notre article précédent) rappelle d’abord la variété des significations de la police. Celle-ci est à la fois et successivement une institution (police communale hier, police locale aujourd’hui), une conception de la régulation d’un espace et d’une population et une diversité de fonctions. Avec l’apparition de la police moderne, celles-ci se sont articulées autour des missions de police judiciaire et de police administrative. Elles se déclinent aujourd’hui dans les 7 fonctions de base de la police locale : travail de quartier, accueil zonal, intervention, assistance policière aux victimes, recherche locale, maintien de l'ordre public et circulation routière. La police est aussi une doctrine d’emploi des agents de l’ordre (la police de proximité implémentée en Belgique depuis 2001). C’est la synthèse de ces significations qui s’observe actuellement dans les zones de police qui maillent le territoire.



À la question de « qui » fait la police et au profit de « qui » elle s’exerce, il faut ensuite se refuser à toute réponse simpliste : la police communale, la police locale ne sont que des acteurs parmi d’autres de l’exercice des fonctions policières. Elles évoluent – en collaboration étroite ou non – au sein de systèmes policiers, dépendant d’autorités locales ou nationales. Elles cohabitent avec d’autres acteurs de la sécurité : notamment les militaires dans certaines grandes villes depuis 2015 ; entreprises commerciales de sécurité privée ; agents administratifs communaux et nouveaux acteurs de la sécurité depuis les années nonante. Avant, il s’agissait de gardes bourgeoises, de gendarmes, de garde-champêtres, d’agents de la police des étrangers ou de soldats en cas d’émeutes.



Ces polices travaillent surtout au cœur d’une population. Par ses demandes, elle oriente les pratiques et les cibles des policiers : s’agit-il de se prémunir d’un type particulier de criminalité (le vol, les incivilités, l’insécurité routière par exemple), de répondre à un sentiment diffus d’insécurité, de marquer une présence accrue en un moment ou un lieu donné ? Ces demandes sont profondément historiques et se transforment constamment – soulignons par exemple l’attention particulière portée autour des guerres, périodes de pénuries par excellence, aux enjeux de la police du ravitaillement, ou de surveillance des champs et cultures. Pensons encore à la surveillance constante du mouvement ouvrier au long du 19e siècle, en réponse à des craintes de la bourgeoisie aux affaires. Plus récemment, il faut souligner les fonctions spécialisées autour de la prévention face aux vols ou les services d’assistance aux victimes ou dédiés à la répression des violences familiales.



Les polices locales sont enfin actives en des lieux différents. Au-delà des normes unificatrices développées depuis la fin des années soixante pour les anciennes polices communales et de celles accompagnant la mise en place de la police intégrée, la réalité de la police dépend de ces spécificités locales. L’histoire nous montre ainsi qu’exercer la police dans un quartier industriel de Liège ou dans les quartiers populaires d’Anvers à la fin des révolutions industrielles n’est que très partiellement comparable aux réalités sécuritaires des zones rurales à la même époque. Policer une zone frontalière, avec ses flux de personnes et de marchandises est encore une autre réalité. La diversité de pratiques et de la signification de la police locale dépend encore de la personnalité de ses acteurs : policiers et chefs de corps (avec la question de leurs origines, de leur formation et de leur recrutement, de leurs parcours antérieurs) ou bourgmestres.



 

L’histoire policière ou la nécessité permanente de s’adapter


La perspective historique sur la police locale démontre ensuite la permanence des difficultés de son exercice. Pour les institutions et les hommes et femmes qui en sont membres, il en découle un « art [permanent] de l’adaptation »[1]. La police locale, à la fois comme conception de l’ordre et comme administration, jongle sans cesse avec des attentes parfois contradictoires de ses clientèles, de ses autorités, de la justice. Si pour la population bourgeoise du 19e siècle, la police locale doit surtout veiller à la protection de ses biens dans un contexte de valorisation de la propriété privée, des bourgmestres pouvaient alors la voir comme l’auxiliaire d’une série variée de missions et de tâches ingrates, tandis que les administrations centrales la voyaient comme un précieux auxiliaire de contrôle des étrangers présents dans le Royaume. Au fil de l’histoire contemporaine, des tensions ont pu exister entre une police défendant les institutions et une police au service des citoyens.



Enfin, la gestion locale de l’ordre s’inscrit encore dans le paradoxe de la police. Par définition, elle ne peut arriver au bout des tâches qu’on pourrait lui confier alors que ses moyens en temps, ressources ou hommes sont limités. Il en découle la persistance de discours, orientés et partiels questionnant son efficacité qui est par nature difficile à évaluer.


Ainsi, tout est affaire de choix politiques et de priorités d’action : les choix posés entraînent mécaniquement une désaffection pour d’autres domaines qui auraient pu être policés. Garante de l’ordre et donc d’une sorte de stabilité au sein de la société, la police est en réalité toujours elle-même en train de se transformer, entre tendances longues et événements exceptionnels.



La police s’adapte pour répondre à la perception de nouveaux problèmes en matière de sécurité. À cette adaptation permanente, se rajoute des transformations plus fondamentales lors de « crises » (guerres, affaires Dutroux, terrorisme). Les réformes de structures, comme la création de la police judiciaire après la première Guerre ou la réforme des polices de 1998-2001 ne sont que la pointe émergée d’un iceberg. Durant ces événements exceptionnels, les limites et carences des polices ne sont plus socialement tolérées. Il se dégage alors un accord politique ou une volonté de réformes, dans une situation contrastant avec les difficultés de s’accorder, en temps ordinaires, sur des transformations majeures de l’appareil d’ordre public en Belgique. Que ce soit autour des guerres, face à la question ouvrière un siècle plus tôt, ou depuis les années septante, ces moments de « crise » intéressent particulièrement l’historien car ils révèlent la normalité et l’exceptionnel au sein des polices.

 


Un bilan sur 200 ans d’histoire


Les débats sur l’exercice de la police locale ne naissent pas avec la réforme de 1998-2001. L’accord Octopus réaffirme dans une certaine mesure la primauté des polices non centralisées en Belgique. Ce dernier représente seulement le temps court de cette question. Les débats sur l’articulation des échelles et les formes de la « meilleure police », qui soit efficace, professionnelle et légitime sont largement plus anciens.



La sécurité locale contemporaine, caractérisée par la diversité de ses intervenants, sa polysémie, ses réformes majeures et adaptations quotidiennes mais aussi par ses contraintes et ses paradoxes est à la fois le reflet et les conséquences des choix posés au cours de presque deux siècles de contrôle, de surveillance, de service et de protection de la société belge, de ses institutions et de ses citoyens.



Article précédent : Éclairer les enjeux policiers actuels au prisme de l’histoire



Jonas CAMPION

Docteur en histoire, UCL Louvain – Paris IV Sorbonne

Professeur en histoire, Université du Québec à Trois-Rivières



Source :


Jonas Campion (éd.), La police locale en Belgique: Sociohistoire d’une institution, d’un concept et de pratiques, Bruxelles, Politeia, 2020, ISBN 9782509038081, 114 p. (Collection Cahiers du GEPS, n. 4).



[1] Pour reprendre l’expression de X. Rousseaux, « La police, ou l’art de s’adapter : adapter les ordres ou s’adapter aux menaces ? », in J-M. Berlière, C. Denys, D. Kalifa, V’ Milliot (dir.), Métiers de police. Être policier en Europe, XVIIIe-XXe siècle, Rennes, PUR, 2008, pp. 303-313.